La relation dominant / dominé
- Roxana Mihalache
- 3 mai 2024
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 mars
L’Éclipse du Sujet - Clinique de l’emprise et miroirs inconscients
Toute relation d’emprise repose sur un pacte silencieux, noué dans les profondeurs de l’inconscient. Le joug d’un dominant ne perdure, en réalité, qu’à la faveur d’une cécité, celle du dominé face à sa propre puissance psychique.
Qu’est-ce qu’un dominant, sinon un sujet qui s’efforce de combler sa propre faille en dépouillant l’autre ? Par la séduction, l’intimidation ou la manipulation, il opère une véritable vampirisation. Mais que dérobe-t-il au juste ? Il ne s'empare pas de biens matériels, mais de l'essence même du sujet : l’estime de soi, l’élan vital, l’autorité intime, la capacité d’énonciation, le désir et l'enthousiasme.
Cette avidité trahit une angoisse fondamentale. Si le dominant cherche ainsi à amputer autrui, c’est qu’il se heurte au gouffre de son propre manque. Persuadé d’être exsangue de ces qualités – ou les ayant si profondément refoulées qu'elles lui sont inaccessibles –, il traque chez l'autre la substance qui lui fait défaut.
C’est ici qu’intervient le mécanisme de l’introjection, qui est un m mécanisme de défense.

photo : theastrologyplace
À travers ce processus archaïque, le dominant "avale" symboliquement les attributs de l’autre (le dominé) pour s'en parer. Tel un rituel totémique où les membres d'une tribu se drapent de peaux de bêtes pour s’incorporer la bravoure de l'animal, le dominant s'habille de l'âme de l'autre. Il se laisse posséder par ce qu'il a volé. Mais cette greffe narcissique ne prend jamais vraiment. Ces vertus, arrachées et non cultivées de l'intérieur, se consument vite. Le dominant est alors condamné à la compulsion de répétition, il lui faut sans cesse "refaire le plein". Cette faim insatiable, typique de ce que l'on nomme les "complexes de pouvoir", démasque une réalité clinique troublante… le tyran est la créature la plus dépendante de cette relation.
Si l’introjection opère comme un rempart défensif, c’est parce qu'en phagocytant l'autre, le dominant s'épargne la rencontre terrifiante avec son propre vide. En fixant son obsession sur l’Autre, il fuit cette béance intérieure, ce néant de pouvoir personnel. Il évite une introspection qui risquerait de faire voler en éclats la fragile architecture de son Moi.
Dès lors, l'équilibre de cette névrose à deux est entièrement suspendu au sommeil du dominé. Que ce dernier s'éveille, qu'il prenne conscience de sa souveraineté, et la personnalité du dominant s’effondre comme un château de cartes, privée de l'objet qui la soutenait.
Mais alors, reste à élucider l'énigme du dominé.. pourquoi consent-il à cette aliénation ?
Parce que lui aussi erre dans les limbes de son identité. En quête de lui-même, il porte cependant une conviction inverse à celle du dominant, il se croit intrinsèquement impuissant. Frappé d'amnésie quant à sa propre valeur, il déploie un autre mécanisme de défense majeur - la projection.
La projection est un mécanisme de défense inconscient par lequel un sujet expulse hors de lui-même des défauts ou des qualités qu’il refuse de reconnaître comme siennes, pour les attribuer à l’Autre. Le dominé pare ainsi le dominant de ses propres forces et de sa propre autorité. En luttant contre l'emprise du tyran, le dominé se bat en réalité contre sa propre puissance originelle, qu’il perçoit à tort comme extérieure et menaçante.
Pourtant, ce transfert est riche de promesses. Le dominant fait office d'écran de projection, agissant comme un miroir clinique qui révèle au dominé l'ampleur de ce qu'il a exilé en lui-même. La levée de cette projection est un travail de deuil douloureux, car il exige de renoncer au confort de la soumission. Mais la traversée de cette douleur est la condition d'une métamorphose absolue… le retour, enfin, du sujet à sa propre autorité.
Roxana Mihalache



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